Argent liquide, SSR, fonds climat et imposition individuelle: comment compte voter l’électorat suisse?

Dr. Fabian BergmannResearch Consultant - Social Research
Dr. Verena MackDirector Social Research, Real Estate & Industries
janvier 28, 2026, 11:33 AM GMT+0

Premier baromètre d’opinion YouGov Suisse relatif aux votations fédérales du 8 mars

YouGov Suisse présente ici les résultats de sa première enquête sur les prochaines votations. À cette fin, 3380 personnes de notre panel en ligne ont été interrogées entre le 13 et le 26 janvier. Cette photographie précoce révèle la façon dont les différentes initiatives sont actuellement perçues par la population.

Les principaux résultats en bref – Résumé

Le 8 mars, plusieurs sujets centraux seront soumis au vote, sachant que l’imposition individuelle et l’initiative SSR revêtent une importance toute particulière pour la population. Les conditions d’une adoption de l’imposition individuelle semblent actuellement réunies: 59 pour cent voteraient en sa faveur et le projet démontre, dans les différents groupes de population comme au niveau des cantons, une forte capacité à réunir une majorité. L’initiative SSR, à 45 pour cent, n’obtient actuellement pas la majorité requise; ses soutiens proviennent essentiellement du camp de l’UDC, tandis qu’elle échoue à réunir une majorité dans la plupart des autres familles politiques. Au niveau cantonal également, il apparaît que dans de nombreux cantons, la proportion de «oui» serait actuellement nettement inférieure à 50 pour cent.

La votation concerne en outre l’initiative pour un fonds climat, ainsi que l’initiative sur l’argent liquide et son contre-projet. L’initiative pour un fonds climat n’aurait aujourd’hui, avec ses 36 pour cent d’approbation actuels, absolument aucune chance. Le projet relatif à l’argent liquide obtiendrait au contraire sensiblement plus de soutien: l’initiative (57 pour cent) tout comme le contre-projet (54 pour cent) pourraient tous deux remporter le scrutin. Il y a actuellement parité en ce qui concerne la question subsidiaire – nombre de votantes et votants sont encore indécis, laissant ainsi l’issue du vote ouverte.

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Résultats détaillés

La votation, avec ses cinq objets et avec la question subsidiaire relative à l’initiative sur l’argent liquide et le contre-projet, implique un très grand volume d’informations. Pour avoir une meilleure vision d’ensemble, il est intéressant de s’interroger sur les thèmes qui sont plus particulièrement importants du point de vue de la population.

En tête de liste vient clairement l’imposition individuelle: deux tiers (66 pour cent) des personnes interrogées l’ont ainsi qualifiée de très importante. La population place à peu près au même niveau l’initiative SSR, jugée elle aussi très importante par 62 pour cent. Assez loin derrière suivent, à des degrés comparables, suivent l’initiative pour un fonds climat, à 44 pour cent et l’initiative sur l’argent liquide, à 41 pour cent, que moins de la moitié de la population classe comme très importantes.

Loi fédérale sur l’imposition individuelle

La loi fédérale sur l’imposition individuelle remplace l’imposition commune des couples mariés par une imposition individuelle, dans le but de contrer ce que l’on nomme la «pénalisation du mariage».

A l’heure actuelle, de nombreux signes font pencher la balance en faveur d’une adoption du projet: selon l’estimation modélisée, 59 pour cent de l’électorat s’exprimerait en sa faveur, avec un seuil inférieur estimé de 57 pour cent, lui aussi nettement au-dessus de la majorité requise de 50 pour cent. L’approbation du projet semble par conséquent très probable à ce jour. Il est aussi intéressant de noter que l’imposition individuelle fait l’objet d’un large consensus: dans nombre de groupes de populations différents – indépendamment de l’âge, du genre ou de la couleur politique –, elle atteint en effet des valeurs d’approbation de 50 pour cent ou plus. Notons que les intentions de vote des sympathisantes et sympathisants du Centre et de l’UDC vont, à 62 resp. 50 pour cent d’approbation de l’imposition individuelle, clairement à l’encontre des recommandations de vote négatif formulées par les deux partis.

Initiative SSR

L’initiative réclame que la redevance de radio-télévision soit réduite à 200 francs par an et que les entreprises en soient exemptées, sachant que le gouvernement fédéral a déjà décidé d’une réduction modérée, à 300 francs.

Il ne se dessine à ce jour aucune majorité claire pour l’initiative SSR: la part de ‘oui’ se situe actuellement à 45 pour cent, donc en-deçà du taux d’approbation requis pour une adoption. Le plus fort soutien au projet est actuellement le groupe des 30 à 44 ans, qui s’exprime en sa faveur à une majorité de 54 pour cent. Les personnes de plus de 60 rejettent en revanche clairement l’initiative. Un regard aux familles politiques dévoile une image similaire: on ne trouve d’approbation franche que chez les soutiens de l’UDC, dont quelque deux tiers (67 pour cent) voteraient en faveur de l’initiative. Chez les personnes soutenant le PRD, le PVL, les Vert-e-s, le PS ou le Centre, l’approbation reste en revanche significativement plus réservée, avec un maximum de 35 pour cent.

Initiative pour un fonds climat

L’initiative demande la création d’un fonds climat national, qui mette chaque année 0,5 à 1 pour cent du PIB à disposition pour les énergies renouvelables et les mesures de protection du climat.

L’initiative pour un fonds climat n’obtient actuellement que 36 pour cent d’approbation et n’a donc que de minces chances de s’imposer dans les urnes. Seuls les soutiens du PLV et des Vert-e-s s’expriment majoritairement en sa faveur – et pour le coup très nettement, puisque 95 pour cent des sympathisantes et sympathisants des écologistes adhèrent à l’initiative.

Initiative sur l’argent liquide et contre-projet

L’initiative sur l’argent liquide réclame que soient expressément garantis dans la Constitution l’approvisionnement en numéraire et le maintien du francs en tant que monnaie suisse. Le contre-projet du Conseil fédéral vise également à transcrire les dispositions légales actuelles sur l’argent liquide et le franc dans la Constitution et les formule, selon lui, de façon plus ciblée et plus pertinente du point de vue pratique que ne le fait l’initiative.

L’initiative sur l’argent liquide et son contre-projet sont actuellement tous deux, à 57 resp. 54 pour cent, susceptibles de remporter le scrutin. Si un double ‘oui’ devait ressortir des urnes, le choix final se ferait sur la base de la question subsidiaire qui, à ce jour, semble donner un très mince avantage au contre-projet: 38 pour cent lui accordent leur préférence, contre 37pour cent à l’initiative. 25 pour cent de personnes rapporte toutefois être encore dans l’indécision, laissant ainsi ouverte l’issue du vote à la question subsidiaire.

Le soutien à l’initiative sur l’argent liquide est clairement ancré au niveau des familles politiques. Il est surtout extrêmement marqué chez les sympathisantes et sympathisants de l’UDC, avec 74 pour cent d’approbation. Le contre-projet trouve au contraire son adhésion la plus large chez les sympathisantes et sympathisants du PRD, du PVL, du PS et du Centre, chacune de ces formations affichant un niveau d’approbation supérieur à 60 pour cent.

Le même schéma se retrouve pour la question subsidiaire: si les sympathisantes et sympathisants de l’UDC privilégient majoritairement l’initiative, les soutiens du PRD, du PVL, des Vert-e-s et du Centre tendent à se montrer plus favorables au contre-projet. Mais la course reste serrée – tant sur les questions principales que dans le départage.

Le climat dans les cantons

La modélisation MRP nous permet également d’évaluer quelle serait actuellement l’issue des votations à l’échelle des cantons. Il est ici tenu compte des caractéristiques cantonales, tout en utilisant l’intégralité des données de l’enquête pour estimer les intentions actuelles de vote, canton par canton. Cela nous permet de fournir également des résultats pour les cantons moins peuplés.

Il convient ici de bien souligner qu’il s’agit d'estimations. Les résultats ne sauraient donc être vus comme un pronostic exact pour chacun des cantons. Ils permettent en revanche d’étudier et identifier des schémas et de définir en quoi certains cantons sont similaires et d’autres ne le sont pas. Nous faisons ici la différence entre les cantons avec une base estimative incertaine et ceux où l’estimation ne fournit pas de résultat clair. Les premiers sont des cantons où, du fait de la base de données disponible et de la performance du modèle, l’évaluation doit être considérée avec une certaine prudence. Les seconds, en revanche, sont des cantons où le résultat estimé n’est pas clairement supérieur ou inférieur au seuil des 50 pour cent requis pour que l’objet soit accepté.

S’agissant de la loi fédérale sur l’imposition individuelle, ce référendum est le premier depuis deux décennies et le deuxième référendum cantonal de l’histoire à être lancé sur le sujet. Il est soutenu par les cantons de Saint-Gall, d’Obwald, du Valais, d’Appenzell Rhodes-Intérieures, de Schwytz, d’Argovie, d’Uri, de Nidwald, de Thurgovie et d’Appenzell Rhodes-Extérieures. Notons toutefois que les intentions de vote de l’électorat de ces cantons offrent une image différente. Dans les 10 cantons ayant lancé le référendum, ainsi que dans les 16 autres cantons, une majorité claire voterait actuellement en faveur de l’acceptation de la loi.

Le climat cantonal actuel est tout autre en ce qui concerne l’initiative SSR. Il n’existerait à l’heure actuelle, dans aucun canton avec une base estimative certaine, de majorité claire en faveur de l’initiative. Si la votation se faisait aujourd’hui, la part du «oui» stagnerait même largement sous le seul des 50 pour cent dans une majorité de cantons.

Concernant l’initiative pour un fonds climat, la situation cantonale se dessine en revanche plus clairement. C’est en Suisse occidentale et dans le canton de Bâle-Ville que l’initiative remporte actuellement l’adhésion la plus forte. Notons toutefois que même en tenant compte de l’incertitude statistique des estimations, les valeurs restent, dans chaque canton, clairement sous la barre des 50 pur cent.

L’initiative sur l’argent liquide capte elle aussi des niveaux d’approbation particulièrement élevés en Suisse occidentale, tandis que dans la plupart des cantons germanophones, l’issue de la votation serait aujourd’hui plus incertaine. S’agissant du contre-projet, l’incertitude est encore plus grande à travers les cantons. Il est, au moment présent, quasiment impossible de savoir clairement, dans la presque totalité des cantons, si le camp du «oui» se situerait au-dessus ou en-dessous des 50 pour cent si la votation avait lieu aujourd’hui.

Pour et contre: quels arguments convainquent?

Dans le cadre du baromètre d’opinion YouGov, nous avons sondé les répondant·e·s sur leur niveau d’approbation par rapport à six arguments par objet de votation, qui reviennent de façon récurrente dans les débats ayant eu lieu jusqu’ici dans l’espace public. Il leur a été demandé d’exprimer pour chacun leur degré d’approbation sur une échelle de 0 («pas du tout d’accord») à 10 («totalement d’accord»).

Dans la discussion relative à l’imposition individuelle, l’argument pesant sans conteste le plus est l’injustice perçue de ce que l’on nomme la «pénalisation du mariage». 71 pour cent est d’accord pour dire que «le surcroît de charge fiscale que subissent jusqu'ici les couples mariés («pénalisation du mariage») est injuste et doit être supprimé». Dans le même temps, l’argument du «non» qui pèse le plus concerne lui aussi la justice fiscale. 31 pour cent se retrouve dans l’affirmation selon laquelle, «la nouvelle loi complique énormément le système fiscal en vigueur et génère une charge bureaucratique considérable».

Concernant l’initiative SSR, les arguments contre recueillent plus d’assentiment que les arguments pour. Près de deux tiers (63 pour cent) des personnes interrogées sont d’avis qu’à l'ère de la désinformation et de la manipulation de l'opinion, il est d'autant plus important de protéger l'indépendance de la SSR. De même, les affirmations selon lesquelles l’initiative met en danger la couverture médiatique dans les régions périphériques et le rôle la SSR comme fondatrice d’identité sont partagées par 49 et respectivement 44 pour cent des répondant·es. L’argument pour qui convainc le plus (41 pour cent) est celui selon lequel «un grand nombre de personnes, notamment chez les jeunes, n'ont que peu d'intérêt pour les offres de la SSR, mais qu’elles sont malgré tout obligées de les payer un prix élevé, même si elles ne les utilisent pas du tout». A l’inverse, seul un quart environ (26 pour cent) estime que l’offre actuelle de la SSR va bien au-delà de sa mission principale du service public.

Malgré le rejet dominant de l’initiative pour un fonds climat, les deux arguments les plus plébiscités sont des arguments en sa faveur. Environ 39 pour cent des personnes interrogées se disent d’accord avec chacune des affirmations selon lesquelles le fonds permettrait de développer les énergies durables, ce qui rendrait la Suisse indépendante des approvisionnements en énergies fossiles en provenance de l'étranger, et que le fonds fournirait les moyens nécessaires de faire face au changement climatique, le plus grand défi qui se pose aujourd’hui à notre société.

S’agissant de l’initiative sur l’argent liquide comme du contre-projet, l’affirmation selon laquelle «l’argent liquide protège la liberté et empêche la surveillance des comportements de consommation» constitue l’argument le plus convaincant pour les répondant·es. Seule une minorité (23 pour cent) est en revanche d’accord pour dire que «l’ajout à la Constitution proposé n'est pas formulé de manière assez précise».

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Explications méthodologiques

Les résultats présentés ci-dessus se basent sur une enquête effectuée de sa propre initiative par YouGov Suisse SA (anciennement LINK Marketing Services AG) au travers d’interviews en ligne réalisées auprès des membres du panel suisse de YouGov. Les membres du panel sont recrutés activement et ont accepté de répondre à l’interview en ligne. Ont été interrogées pour cette enquête, entre le 13 et le 26 janvier 2026, un total de 3380 personnes issues d’un échantillon représentatif, ventilé par âge, genre et région linguistique. L’échantillon représente la base globale des votantes et des votants en Suisse, âgé·e·s de 18 ans et plus, en tenant compte de ces quotas. Les valeurs présentées des actuelles intentions de vote ont été calculées via une modélisation MRP, toutes les autres données représentées sont des valeurs pondérées. La pondération est basée sur les variables d’âge, de genre, de région linguistique, d’activité professionnelle et de taille du foyer. Pour une probabilité d’erreur de 5 pour cent, l’erreur d’échantillonnage s’établit à ±1,69 pour cent.

Modélisation MRP

L’estimation des intentions de vote a été faite au moyen de ce que l’on nomme un modèle de régression multiniveau avec post-stratification (MRP). Un processus statistique permet d’évaluer la relation entre un certain nombre de caractéristiques de participant·e·s potentiel·le·s à la votation et leurs préférences – à savoir si, pour un objet de votation défini, elles ou ils voteraient actuellement (plutôt) oui ou non. Le modèle identifie ainsi différents groupes de votantes et de votants, pour lesquels est calculée la probabilité de voter oui ou non. S’agissant des groupes, nous prenons en considération les différentes combinaisons d’âge, genre, niveau d’étude, parti plébiscité et canton.

Est d’abord évaluée la probabilité de participation aux votations pour tous les groupes combinés. Vient ensuite une estimation du comportement de vote des groupes lors des votations. Pour les groupes pour lesquels il n’existe que peu de données d'observation, la régression multiniveau peut consolider l’estimation à l’aide des données de groupes similaires. La prévision à l’échelle du groupe est extrapolée à l’ensemble de la population à l’aide des proportions connues de population (données de l’OFS suisse) et des probabilités de participation prévues.

Comme pour toute mesure faite sur la base de données d’enquête, la modélisation MRP des intentions de vote comporte une part d’incertitude. C’est pourquoi nous indiquons un «intervalle de confiance» pour la proportion de oui à toute votation, puisque c’est cette proportion de oui qui décide au final de l’adoption ou du rejet d’un projet. L’intervalle de confiance a 95% de chance de contenir la vraie proportion. Plus simplement – même si ce n’est pas tout à fait juste dans le langage de la statistique fréquentiste –, il faut noter que la vraie valeur se situe plus probablement au centre de l’intervalle qu’à ses bornes supérieures et inférieures.

Avec la modélisation MRP des intentions de vote, nous souhaitons contribuer à plus de variété et de transparence dans les sondages d’opinion. Outre les enseignements de contenu que nos analyses offrent au grand public, nous fournissons une nouvelle valeur comparative, qui permet de mieux classer différentes approches d’enquête et leurs résultats. Nous avons conscience que les modèles MRP constituent une approche méthodologique relativement nouvelle dans l’analyse des sondages d’intentions de vote en Suisse. Nous œuvrons en permanence à contrôler et améliorer nos méthodes. En tant que scientifiques travaillant de manière empirique, nous estimons devoir introduire et tester des méthodes innovantes, afin d’améliorer la mesure des préférences et du sentiment politiques et de mettre à disposition des résultats qui révèlent ce que le monde pense.

Les graphiques peuvent être téléchargés gratuitement ici.